En tant que thérapeutes, nous avons souvent été formés à travailler avec les récits, les cognitions, les émotions exprimées verbalement. Nous savons écouter ce que les personnes disent de leur souffrance. Mais qu'en est-il de ce qu'elles ne peuvent pas dire — parce que cette souffrance s'est encodée avant le langage, sous le langage, ou au-delà de ce que les mots peuvent contenir ?
Les mémoires implicites représentent l'un des territoires les plus riches et les moins explorés de la pratique clinique. Ce guide propose une réflexion pratique sur la façon de les reconnaître, de les travailler, et de les intégrer dans différentes orientations thérapeutiques.
Rappel clinique : qu'est-ce qu'une mémoire implicite ?
La distinction entre mémoire explicite et mémoire implicite est fondamentale pour la clinique du trauma. La mémoire explicite est déclarative, narrative, consciente. La mémoire implicite, elle, est procédurale, émotionnelle, sensorielle — et surtout, elle opère hors de la conscience du patient.
Cliniquement, cela se traduit par des réactions que le patient ne comprend pas : des réponses émotionnelles intenses sans narratif clair, des comportements répétitifs résistants à la compréhension, des sensations corporelles qui surgissent sans raison apparente lors des séances. Ces manifestations ne sont pas des résistances au travail — elles sont le travail.
Les neurosciences contemporaines confirment ce que les cliniciens observaient intuitivement : les mémoires implicites sont stockées dans des structures subcorticales (amygdale, hippocampe, tronc cérébral, corps) qui ne communiquent pas directement avec les zones du langage et du raisonnement. Interpréter ou comprendre ne suffit pas à les modifier.
Reconnaître les mémoires implicites en séance
L'une des compétences cliniques les plus importantes est de savoir repérer quand c'est une mémoire implicite qui parle — et non le patient adulte que vous avez en face de vous. Voici quelques indicateurs diagnostiques :
Réactions disproportionnées : une intensité émotionnelle qui ne correspond pas au contenu apparent de ce qui vient d'être dit.
Ruptures de contact : le patient semble « partir » — regard vide, ralentissement moteur, changement soudain de voix ou de posture.
Réponses somatiques soudaines : flush, serrement de gorge, tension musculaire, modification de la respiration surgissant en séance.
Répétitions dans la relation thérapeutique : le patient vous attribue des intentions, des attitudes, des émotions qui ne correspondent pas à ce qui se passe mais qui correspondent à ce qu'il a vécu.
Blocage dans la compréhension : le patient comprend très bien intellectuellement mais « ne ressent rien » ou reproduit le même comportement malgré cette compréhension.
Principes d'intervention : travailler avec (et non contre) les mémoires implicites
Travailler avec les mémoires implicites nécessite un changement de posture clinique. Quelques principes fondamentaux :
Principe 1 : La sécurité avant l'exploration
Aucun travail sur les mémoires implicites ne peut se faire de façon productive si le patient n'est pas dans un état suffisant de régulation. Avant de « descendre » vers du matériel chargé, assurez-vous que la fenêtre de tolérance est suffisamment ouverte. La régulation du thérapeute — votre propre présence, votre ancrage — est ici l'outil principal.
Principe 2 : Ralentir
Les mémoires implicites s'activent vite et fort. Elles peuvent nous emporter — et emporter le patient — vers des états d'hyperactivation ou d'effondrement avant que nous ayons pu intervenir. Apprendre à ralentir le processus, à interrompre doucement la montée d'activation, est une compétence clinique centrale. « Je vous propose de ralentir un instant. Qu'est-ce qui se passe dans votre corps là, maintenant ? »
Principe 3 : La pendulation
Plutôt que de plonger dans le matériel difficile, la technique de pendulation — aller et venir entre une ressource (une sensation de sécurité, une image de soutien) et le matériel activé — permet de travailler progressivement sans sur-activer le système nerveux. C'est la base du travail en Somatic Experiencing.
Principe 4 : Travailler avec les processus, pas seulement avec le contenu
Ce n'est pas ce que dit le patient qui importe le plus — c'est comment il le dit : sa posture, son regard, sa respiration, ses gestes. Ces processus non verbaux sont les expressions directes des mémoires implicites. Les nommer avec précision et bienveillance crée souvent des moments de reconnaissance profonde.
Intégrer cette dimension dans différentes orientations thérapeutiques
L'intégration des mémoires implicites n'est pas réservée aux thérapeutes somatiques. Elle peut enrichir de nombreuses orientations :
En TCC : attention portée aux réponses physiologiques lors de l'exposition, incorporation du ressenti corporel dans la restructuration cognitive.
En psychodynamique ou psychanalytique : lecture des phénomènes transférentiels comme activations de mémoires implicites relationnelles, attention aux processus corporels en séance.
En systémique : identification des mémoires implicites partagées dans le système familial, travail sur les transmissions non verbales entre générations.
En approches humanistes : utilisation du focusing (Gendlin) et de l'attention au felt sense pour accéder aux couches implicites de l'expérience.
Ce que cette approche demande au thérapeute
Travailler avec les mémoires implicites suppose une attention particulière à notre propre système nerveux. Nos résonances corporelles en séance — ce que nous ressentons dans notre propre corps en présence du patient — sont des informations cliniques précieuses. Elles peuvent indiquer ce qui est activé dans le champ relationnel, ce que le patient ne peut pas encore nommer.
Cela implique une pratique régulière d'auto-supervision, idéalement couplée à une supervision clinique avec quelqu'un qui connaît cette dimension. Et cela demande un travail personnel suffisant pour que nos propres mémoires implicites n'interfèrent pas de façon non repérée dans la relation thérapeutique.
Ce n'est pas une exigence supplémentaire — c'est une invitation à la cohérence. Le thérapeute qui a travaillé sur sa propre régulation est simplement plus disponible, plus présent, plus efficace.
Une formation pour aller plus loin
Si cette dimension vous intéresse et que vous souhaitez l'approfondir dans votre propre pratique, je propose des accompagnements spécifiquement conçus pour les thérapeutes : formations, séminaires cliniques et supervision individuelle ou en groupe.
L'objectif n'est pas de vous transformer en thérapeute somatique — mais de vous donner les outils pour reconnaître et travailler avec cette dimension dans votre cadre d'exercice actuel, quelle que soit votre orientation.
Les mémoires implicites sont au coeur de la plupart des souffrances que nous accompagnons. Les reconnaître, les respecter, et savoir comment les approcher cliniquement — sans les sur-activer ni les ignorer — est l'une des compétences les plus précieuses que nous puissions développer en tant que thérapeutes.
C'est un chemin exigeant et passionnant. Je serais ravi(e) de le partager avec vous.
@lesracinesdeletre